Article du magazine des Métiers d’Art – Ateliers d’Art N° 166
Quand le fil sculpte l’espace ZOOM
Construire un volume avec un simple fil de métal que l’on tord, que l’on courbe, auquel on invente une forme: voilà la quête du sculpteur filaire qui part d’une économie de moyens, tel le dessinateur avec son crayon. Mais dans cet art du fil, la ligne doit épouser le vide en créant une figure en trois dimensions. Libérée de la feuille plane, Fanny Garrigue habite l’espace d’une foule d’individus, tandis qu’Amimono sculpte des silhouettes esquissées dans la rue, comme une fragile halte dans le temps. Aline Campana se plaît, par l’éclairage, à décaler l’ombre de ses portraits afin de leur apporter une vibrante expression. Quant à Armel Barraud, véritable dentellière du fer, elle tisse une narration mythologique dans des variations minimales et poétiques.

Aline Campana
Expressivité de la ligne.
Fascinée par les mobiles d’Alexander Calder et initiée à la sculpture sur métal par Klaus Bürgel à New York, Aline Campana abandonne ses recherches en neurosciences pour se consacrer pleinement à la sculpture filaire. En privilégiant le fil de fer recuit, elle conçoit une infinité de figures par la simple courbure d’une ligne noire dans l’espace. « Contrairement au dessin ou à la céramique, le fil de fer me permet de créer des formes qui ne sont ni trop plates ni trop pleines. » Si Aline Campana donne corps à ses personnages au gré des torsions du fer, elle s’inspire de mémoire de ses dessins. Par de simples traits, la créatrice confère à ses portraits une grande expressivité. Son jeu se poursuit en entrelaçant des fils de différents diamètres et en les ornant parfois de porcelaine, de coton ou d’encre colorés. Ses sculptures minimalistes prennent vie sous l’éclairage d’une lampe: selon les orientations, leurs ombres les animent et les transforment.

Fanny Garrigue
Enfant, Fanny Garrigue découvre à la loupe la juxtaposition de points composant la trame d’impression d’un journal. Plus tard, elle s’amuse à fabriquer des broches avec des fils de fer trouvés dans le jardin familial. Ce n’est qu’à la lecture de Vassily Kandinsky, lors de sa maîtrise d’arts plastiques, qu’elle fait le lien entre dessin et volume: «J’ai compris que la répétition des points créait la ligne, celle des lignes créait le plan, et celle des plans créait le volume.» Dès lors, cette grammaire formelle guide son processus créatif: elle commence par dessiner un même motif sur papier, recopie plusieurs exemplaires avec du fil de fer recuit, puis les assemble dans l’espace. «J’aime ce matériau facilement modulable, qui garde la couleur du graphite et évolue en s’oxydant.» Après un voyage au Bénin, elle réalise notamment la série Foule, une sculpture filaire réunissant plusieurs silhouettes humaines, aux visages rieurs et aux corps dansants, qui incarnent une humanité solidaire.

Amimono
Une ligne noire esquisse quelques silhouettes à la terrasse d’un café ou sur un muret en pierre, sans jamais révéler les visages. Des scènes universelles de la vie contemporaine qu’Amimono saisit sur le vif en réalisant des croquis sur papier ou tablette numérique. Grâce à une formation en électromécanique et une initiation aux arts plastiques avec Henri Burin, le créateur sait manier le fil de cuivre afin de transformer ses ébauches en sculptures murales. «J’ai toujours voulu fusionner le dessin et la sculpture dans une même œuvre », confie-t-il. Et pour passer du crayon au métal, un travail d’épuration devient nécessaire: «En trouvant le juste trait, un équilibre se crée entre le dessin, le volume et l’ombre portée », une multiplicité de dimensions à prendre en compte pour que le sujet d’ensemble reste intelligible. Suspendue au mur, l’œuvre nous invite à faire halte auprès de ses personnages dans une scène intime, un instant banal de la vie quotidienne.

Armel Barraud
Le fil possède une mythologie bien à lui: il est celui d’Ariane sauvant ‘Thésée du labyrinthe, ou celui des Parques dont dépend le destin de tout être. Chez Armel Barraud, c’est tantôt le fil de laiton, d’acier ou d’argent qui donne la vie entre ses mains. Grâce à la découverte d’un fil d’étain dans la boîte à outils de son père, elle s’intéresse très tôt à ce médium et crée des petites sculptures. Cherchant à tisser un récit en relief, elle se forme à l’art du métal à l’Ensaama, au cinéma d’animation à l’Ensad et à la dentelle à Vila Do Conde au Portugal. Sa pratique se diversifie alors autour du métal: «En étant malléable et solide, il permet de dessiner en volume.» Certains motifs sont conçus selon son intuition, en courbant le fil entre ses doigts. Avec ou sans dessin préparatoire, la créatrice confectionne à la main, avec un marteau, des pinces et des fuseaux plus grands que ceux d’une dentellière, des univers poétiques peuplés de créatures mythologiques. Des merveilles de délicatesse.




















